« Je n’ai pas peur des musulmans / tea partiers / socialistes / immigrés / possesseurs d’armes / gays… Mais j’ai quand même peur des araignées », tel est le texte d’une pancarte du « Rally to Restore Sanity » de Jon Stewart aux Etats-Unis. Bon le contexte est américain, peut être qu’ici en Belgique on doit vraiment craindre les socialistes… non je m’égare.
Après six mois ininterrompus de crise, élections, négociations, crise, re-crise et re-re-crise, la période est propice aux exagérations les plus diverses, y compris contradictoires sur notre bonne vieille situation institutionnelle. Il convient d’avouer que l’institutionnel belge provoque ces exagérations par sa rare complexité, raison de plus pour les débusquer. Voyons quelques slogans pacifiques qui pourraient se retrouver dans une manifestation tout ce qu’il y a de plus raisonnable par chez nous !

Oui, les institutions belges fonctionnent encore !
On va commencer en force tiens. A première vue, le niveau fédéral ressemble à un sacré brol où plus rien ne tient debout. Première constatation, ce n’est que le niveau fédéral… Les régions et communautés ont chacune leur gouvernement qui gouverne, tout va bien pour elles.
Petite parenthèse tant qu’on n’y est, ne pas confondre « désaccord politique » avec « institutions qui ne marchent plus »; si par exemple vous trouvez que le vrai nom de la Wallonie est la Walbanie (voir la Wallovaquie), ça ne signifie pas que rien ne fonctionne dans nos contrées mais plutôt que vous avez un désaccord profond avec la politique qui y est menée, fin de parenthèse.
Et au niveau fédéral donc ? Là, oui c’est moins joli. Signalons toutefois que nous avons toujours un gouvernement fédéral, en affaires courantes mais toujours en place. Tout ce qui est du domaine de la gestion reste assuré (pas pire que d’habitude s’entend, voir « désaccord politique »). Quant au délai avant formation du gouvernement, nous n’en sommes pas encore au record, 2007 était pire, 1988 pas mal non plus. La comparaison avec d’autres pays comme la Grande-Bretagne ne tient pas, nous avons besoin de plus de temps et nos institutions sont plus complexes parce que la situation belge est effectivement plus complexe. La complexité des institutions est aussi un garde-fou contre les dérives possibles entre communautés, témoin l’épisode « scission de BHV » où les mécanismes de sonnette d’alarme et de procédure en conflit d’intérêt ont permis d’éviter un passage en force bloc contre bloc. Parfois, les ralentissements ont du bon !
Non, on ne devrait pas continuer longtemps sans gouvernement
Exagération inverse de la précédente, le « à quoi bon un gouvernement, ça fonctionne quand même sans ! ». Oui mais, si nous avons la gestion, nous n’avons plus la capacité de réforme. Or, ce ne sont pas les défis qui manquent : chômage, pauvreté, transition énergétique, empreinte écologique, endettement de l’état… autant de sujets qui demandent une direction claire et un gouvernement de plein exercice pour s’y attaquer. La Belgique est dans la situation de la grenouille dans l’eau qui chauffe, elle ne sent pas tout de suite les problèmes arriver mais ils n’en sont pas moins présents.
Un sondage n’est pas la réalité
Ce problème ci, je l’ai déjà abordé plus longuement en mai mais il mérite un petit retour. Le cas des sondages webs est simple, ils sont bons à enterrer après les avoir passés au mixer. Pour ceux réalisés par des instituts de sondage, il faut comprendre qu’on est dans le cas où le sondé est interrogé comme ça, de but en blanc, sans avoir nécessairement réfléchi au problème. Dans ces conditions, des études démontrent que poser exactement la même question en premier ou après d’autres questions peut modifier complètement les réponses obtenues. Il ne faut pas confondre sondage et référendum, dans le cas d’un référendum la question est clairement posée dans un cadre légal précis et est précédée de plusieurs semaines d’explications et débats contradictoires. Le référendum sanctionne le résultat d’une réflexion chez l’électeur. A contrario, le sondage sert souvent à lancer un débat, à créer une question. Les pompiers pyromanes à l’oeuvre.
Non, « les Flamands » ne sont pas un bloc homogène séparatiste/de droite/nazi/travailleur/insérez ici votre cliché
A aucun niveau d’ailleurs. Politiquement il en reste encore de gauche, socialement on y trouve chômage et pauvreté (le Limbourg est par exemple bien à la traîne par rapport au Brabant wallon)… En fait, « le Flamand » ressemble à un bon vieux modèle de la race humaine, plus au moins courageux, sympathique, riche, entrepreneur… A contrario, on peut trouver des exemples de Wallons travailleurs et entreprenants, y compris dans le Borinage, si si. En moyenne, il y a bien entendu des différences de mentalités, mais les globaliser comme si chaque communauté était un bloc compact n’a pas de sens.
Souvenons-nous déjà que dans ce que nous appelons »Francophones » se trouvent englobés Wallons, Bruxellois et parfois Germanophones; et la dedans, si on prend par exemple l’ensemble Wallonie, les différences entre bassins régionaux sont criantes. Dans la même veine, les arguments type « chaque année chaque Flamand paye un ordinateur à chaque Wallon » n’ont aucun sens. Il n’y a pas un robinet à transfert, il y en a une multitude dans toutes les directions. Sur le cas emblématique de la sécurité sociale, on l’appelle d’ailleurs « solidarité interpersonnelle » et ce n’est pas un hasard, chaque Belge étant tour à tour contributeur et bénéficiaire.
C’est aussi un enjeu des négociations : plus on rentre dans des formules binaires bloc contre bloc, plus il est difficile de dégager des solutions, ce que l’un croit avoir gagné étant perçu comme une défaite par l’autre camp. Il faut ouvrir le jeu !
Je n’ai pas de solution miracle toute faite
Faisons un petit tour au merveilleux royaume des « yakas ». Dans ce royaume, chaque problème trouve sa solution en une phrase. Florilège :
« Séparons nous des Flamands puisqu’on n’arrive plus à négocier ! » C’est bien essayé, malheureusement une séparation doit aussi se négocier, et vu les sujets genre dette ou statut de Bruxelles qui demanderaient solution, on n’est pas sorti de l’auberge.
« Puisque Bruxelles pose problème, faisons en un district européen ! » Spéciale dédicace à Caroline Van Wynsberghe qui étudie la version Washington DC de ce cas, elle se fera un plaisir de vous expliquer ça. Relevons entre autres légers détails le fait que l’Union Européenne n’est pas un Etat fédéral, n’est pas demandeuse, devrait gérer la ville on ne sait trop comment à 27 et que perte d’autonomie s’ensuivrait pour les Bruxellois. Une solution qui n’arrange aucune des deux parties, c’est mal embarqué.
Dans le même registre, « Ben Bruxelles va rester avec la Wallonie quoi qu’il arrive évidemment ! ». Peut être que oui, peut être que non, mais peut être bien qu’on devrait d’abord demander leur avis au million de Bruxellois concernés non ? Existe aussi en version flamande.
Les politiques ne sont pas des parasites bons à rien qui s’engraissent sur notre dos
Qu’il y ait colère et doute devant un tel blocage de longue durée est compréhensible. De là à mettre tous ces infâmes politiciens dans le même sac, il y a une marge. En fait, les politiques sont un peu comme les Flamands : il y en a des biens, d’autres moins biens, ils ne pensent pas tous la même chose mais essayent en majorité d’accomplir honnêtement les tâches qui leur incombent.
A ce propos, la comparaison politique-employé qui serait viré sur un tel manque de résultat est incorrecte. Le « résultat » d’un politique n’est pas quantifiable vu qu’il dépend de l’interprétation que chacun en fait : un politique qui applique bien un programme auquel vous n’adhérez pas vous semblera avoir un résultat négatif. Même dans le cas présent d’absence totale d’accord, qui peut certifier qu’à long terme le temps perdu depuis juin ne vaudra pas mieux qu’un mauvais accord trop tôt ficelé ? Le politique est élu à un certain poste pour une certaine durée, son élection lui donnant la légitimité démocratique jusqu’à échéance de son mandat. Si l’électeur n’est pas satisfait, il peut lui même s’informer, militer, manifester, contacter ses représentants et in fine voter pour d’autres à la prochaine élection.
Après tout, comme le disait Churchill, « La démocratie est le pire des régimes… à l’exception de tous les autres déjà essayés dans le passé » !
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Bon texte !