Sondage, sondage, ne vois-tu rien venir ?

Comme à chaque approche d’élection, la grande saison des sondages fait son retour. A première vue, quoi de plus noble que d’informer en toute objectivité l’honnête citoyen sur l’état de l’opinion ? Malheureusement, ça se corse vite…

Premiers à tirer, les journaux en ligne. Tout ça part d’un bon sentiment après tout, on est à l’époque du web participatif, on a plein de braves gens qui viennent sur nos sites, donc profitons en pour leur en demander leur avis ! Un seul défaut, mais éliminatoire : la population présente sur les sites de journaux en ligne n’est pas représentative de la population dans son ensemble. Entre agités de tous bords et fracture numérique (oui, même si presque tout le monde a maintenant un ordi et une connexion au net, encore faut-il voir quel usage en est fait), on ne peut que constater qu’entre le citoyen électroniquement engagé et le citoyen moyen, il y a une marge. Et une fameuse.

Le résultat, c’est ce genre d’absurdités sur le site du Soir :

Avec donc, comme scoop principal : « l’électeur moyen du PS s’en moque du sondage du Soir ». Sinon, à part ça, qu’en dire ? Et le pire c’est qu’ils ont trouvé un politologue pour analyser très sérieusement ces résultats et ceux des 6 autres questions, avec pour tout commentaire « J’aimerais faire une remarque méthodologique, qui ne dévalorise en rien les résultats : ce sondage a été réalisé par internet et n’a donc pas de prétention à représenter l’ensemble de la population ou de l’électorat ; c’est confirmé par le fait qu’ici, on a une forte proportion de votants potentiels écolos et MR, public qui a accès à davantage d’informations. » Au secours !

En même temps, De Standaard s’y met aussi avec la même non-méthodologie, et le brillant résultat suivant :

Simone, prépare les bagages, embarque les gosses, les chars flamands arrivent ! Tout ceci n’est pas sérieux, et vaut la peine qu’on se demande quelle rôle la presse joue dans cette histoire. Il est vrai que des titres alarmistes sont plus vendeurs qu’une explication rationnelle de la situation.

Bon, après les sondages bidons, voyons maintenant les « vrais » sondages, là ça devient un poil plus complexe… Premier vrai sondage d’après crise, celui d’Actu 24, généralement considéré comme un des baromètres de référence. Il dit, en gros, que la NVA devient le premier parti de Flandre 4% devant le CD&V et que le PS est loin devant côté wallon avec les 3 autres en ordre serré aux alentours de 20% derrière. Je ne m’occuperai que des résultats en Flandre et en Wallonie pour la suite.

Premier niveau d’analyse, le statistique. L’important à retenir est qu’un sondage ne donne pas des scores précis, mais une approximation de ces scores plus ou moins une valeur appelée marge d’erreur. Cette marge d’erreur varie en fonction du nombre de personnes sondées (n) et du score de chaque parti (p), ce qui veut dire que la marge d’erreur n’est pas la même pour un parti sondé à 10% par rapport à un parti sondé à 40%, la marge d’erreur étant maximale pour un score de 50%. De plus, cette marge d’erreur est, dans la plupart des cas, calculée avec une probabilité à 95%. Donc quand vous lisez « le parti x a y% », cela veut en fait dire « il y a 95% de chance que le parti x ait un score compris entre y – z et y + z % ».  Pour plus de détails, l’explication se trouve sur le blog de Joëlle Kapompolé, avec deux précisions : le « ? » dans la formule est une racine carrée, et pour le p si pour 50% vous prenez 50 au lieu de 0,5, il faut lire « Marge erreur = 1,96 * racine carrée (p*(100-p)/n) » au lieu de 1-p. L’article Wikipédia vaut aussi le coup d’œil si vous voulez le maximum de précisions.

Dans son sondage, actu24 annonce 500 sondés en Wallonie, 700 en Flandres et une marge d’erreur maximale (donc pour un score de 50%) de respectivement 4,4 et 3,7%. Petite application pratique avec la Wallonie pour vous montrer que les formules marchent bien : marge d’erreur = 1,96 * racine carrée (50*(100-50)/500) = 4,38%, ça correspond bien aux 4,4% annoncés.

Partons donc de ces 500 sondés côté wallon. Les chiffres intéressants sont aux alentours de 20% en ce qui concerne le trio MR/CDH/Ecolo. Marge d’erreur à 20% avec 500 sondés = 1,96 * racine carrée (20*(100-20)/500) = 3,5%. Pour ne pas trop se casser la tête, on va considérer que 3,5% est la marge d’erreur pour les 3 partis, la vraie valeur ne variant que d’un dixième. Cela nous donne :

  • MR à 95% de chance entre 17,6 et 24,6%
  • CDH à 95% de chance entre 14,7 et 21,7%
  • Ecolo à 95% de chance entre 14,1 et 21,1%

Tout de suite, le CDH 3e parti de Wallonie devient moins évident.

Côté flamand, la marge d’erreur à 20% avec 700 sondés vaut 3%. Pour la place de numéro un, voici le résultat :

  • NVA à 95% de chance entre 19,9 et 25,9%
  • CD&V à 95% de chance entre 15,9 et 21,9%

La part se recouvrant de ces deux intervalles est ici plus faible, indiquant que la probabilité que la NVA soit devant le CD&V est beaucoup plus grande que la probabilité que le CDH soit devant Ecolo; ce n’est pas pour autant une certitude.

Il reste un dernier détail à prendre en compte : la représentativité des échantillons sondés. Elle est clairement meilleure que pour les sondages en ligne. La prise en compte de cette nécessité est exprimée ici de la façon suivante :

« La sélection des répondants a été réalisée aléatoirement dans les annuaires, dans le respect des quotas sur les principaux critères sociodémographiques (sexe, âge, actifs/non-actifs, etc.), et répartie de façon représentative entre les provinces de chacune des régions.

Il a été tenu compte des personnes qui ne disposent plus que d’un téléphone portable : 15 % des enquêtes sont réalisées via numéros de téléphones portables. »

Il n’existe néanmoins pas de représentativité parfaite, on ne peut que tenter de l’approcher au mieux. Et reste encore le problème des gens qui déclarent un choix différent de celui qu’ils comptent réellement exprimer, problème causant un paquet de cheveux blancs à tout sondeur voulant évaluer la proportion de votes extrêmes.

Deuxième niveau d’analyse, le politique. Supposons que, finalement, tout ce qui est annoncé dans ce sondage soit vrai. L’enquête est réalisée juste après la chute du gouvernement sur un problème institutionnel en pleine période de crise économique, chute marquée par plusieurs évènements symboliques forts : Vlaams Leeuw chanté par le Belang dans le parlement, période d’instabilité constitutionnelle ou plus personne ne sait dire quelle est la bonne marche à suivre, discours politiques caricaturaux avec repiquage de slogans tels « l’union fait la force » par certains partis… Bref, la population est sous le coup de chocs émotionnels récents, bien compréhensibles, mais qui doivent être pris en compte dans l’analyse de ce sondage. Comme je le disais sur Twitter, « Un sondage maintenant, c’est comme demander à un couple en crise « est ce que c’est beau l’amour ? »".

Il est possible que cet état émotionnel perdure jusqu’aux élections. Certains y ont intérêt et feront tout pour que cela soit le cas. Mais il reste 40 jours, c’est long 40 jours, plus long que le temps qui s’est écoulé il y a un an entre une vague de sondages annonçant la chute du PS et le résultat final… Vous vous souvenez, il y a un an à peine, tous ces sondeurs tombant des nues au vu des résultats des régionales ? La vraie erreur n’est toutefois pas de leur part mais dans l’interprétation qui a été faite de leurs travaux. Un sondage n’est qu’une tentative de photographie de l’opinion à un moment précis, compte tenu de la méthodologie appliquée et de l’ambiance à ce moment la. Seule reste valable l’élection.

Il n’y a donc rien de joué, les 40 prochains jours seront cruciaux et d’ici la, Ecolo répondra présent tant pour continuer le travail que pour proposer un autre modèle de société pour la prochaine législature fédérale !

Partager :
  • Print
  • Digg
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Google Bookmarks
  • LinkedIn
  • Live
  • MySpace
  • Twitter
  • Wikio

Pas d

About Nicolas