Pas touche à Tintin !

Polémique récurrente, la volonté de certains de censurer voire même interdire « Tintin au Congo » refait surface aujourd’hui.

Le problème n’est pas de contester si ce livre contient des passages racistes ou pas; à l’évidence il l’est, et encore la version actuelle n’est qu’une pâle copie de la version originale, où la totalité des clichés colonialistes imaginables s’y dispute la palme du mauvais goût avec un génocide animalier à faire hurler Brigitte Bardot.

La question est donc : ce racisme affiché doit il être prétexte à censure ou interdiction du livre ? Et au delà, quelle conséquences sur d’autres œuvres ? Car en terme de racisme, Hergé est loin d’être le seul. La plupart des grands auteurs classiques français jusque la 2e guerre mondiale sont concernés. Un exemple parmi d’autres, mais particulièrement frappant : « L’encyclopédie » de Diderot et D’Alembert : considérée comme l’exemple type du progrès du siècle des lumières, on peut y trouver à la lettre « n » cet intéressant article dont je reprend ici quelques passages :

NEGRE S. m. (Hist. nat.) homme qui habite différentes parties de la terre. Depuis le tropique du cancer jusqu’à celui du capricorne l’Afrique n’a que des habitans noirs. Non-seulement leur couleur les distingue, mais ils different des autres hommes par tous les traits de leur visage, des nez larges & plats, de grosses levres, & de la laine au lieu de cheveux, paroissent constituer une nouvelle espece d’hommes.

Si l’on s’éloigne de l’équateur vers le pole antarctique, le noir s’éclaircit, mais la laideur demeure : on trouve ce vilain peuple qui habite la pointe méridionale d’Afrique.

Si l’on parcouroit toutes ces îles, on trouveroit peut-être dans quelques-unes des habitans bien plus embarrassans pour nous que les noirs, auxquels nous aurions bien de la peine à refuser ou à donner le nom d’hommes. Les habitans des forêts de Bornéo dont parlent quelques voyageurs, si ressemblans d’ailleurs aux hommes, en pensent-ils moins pour avoir des queues de singes ? Et ce qu’on n’a fait dépendre ni du blanc ni du noir dépendra-t-il du nombre des vertebres ?

Dans cet isthme qui sépare la mer du Nord avec la mer Pacifique, on dit qu’on trouve des hommes plus blancs que tous ceux que nous connoissons : leurs cheveux seroient pris pour de la laine la plus blanche, leurs yeux trop foibles pour la lumiere du jour, ne s’ouvrent que dans l’obscurité de la nuit : ils sont dans le genre des hommes ce que sont parmi les oiseaux les chauve-souris & les hibous.

Telles sont les principales preuves sur lesquelles M. Barrere se fonde pour placer dans la bile le principe de la couleur des negres. On sera peut-être bien-aise de trouver ici les difficultés auxquelles ce sentiment est exposé. Elles sont prises des observations suivantes : 1°. Les corps des negres qui ont péri dans l’eau prennent, dit-on, une couleur blanche ; on ne peut les distinguer des blancs que par les cheveux. 2°. La petite vérole est blanche dans les negres, & cette blancheur a souvent trompé les Médecins. 3°. Les negres vomissent de la bile qui est jaune, c’est un fait constant…

Les negres sont la principale richesse des habitans des îles. Quiconque en a une douzaine, peut être estimé riche. Comme ils multiplient beaucoup dans les pays chauds, leurs maîtres, pour peu qu’ils les traitent avec douceur, voient croître insensiblement cette famille, chez laquelle l’esclavage est héréditaire.

Leur naturel dur exige qu’on n’ait pas trop d’indulgence pour eux, ni aussi trop de sévérité ; car si un châtiment modéré les rend souples & les anime au travail, une rigueur excessive les rebute & les porte à se jetter parmi les negres marons ou sauvages qui habitent des endroits inaccessibles dans ces îles, où ils préferent la vie la plus misérable à l’esclavage.

De toute beauté hein ? Et des passages de ce genre on peut en trouver à la pelle dans la littérature du passé… Pas que du passé d’ailleurs.

Nous avons une histoire violente, raciste, colonialiste, génocidaire… Mais tout cela fait partie intégrante de notre histoire. Et une œuvre ne peut pas être analysée sans la rattacher au contexte de son époque. Chaque écrit est un témoin privilégié d’une ambiance, d’un contexte, d’une culture… Et à ce titre un bien précieux pour la compréhension de son époque. Vouloir dénaturer une œuvre, c’est se priver d’autant d’éléments de décodage, c’est abaisser la culture générale au nom de la sensibilité de quelques uns.

Parlons-en aussi de cette sensibilité… Vu dans l’article du Soir :

Cette fois-ci, M. Mondondo explique encore dans sa lettre « que cet album est considéré par la quasi-totalité des Congolais comme un mauvais souvenir des gens d’une certaine époque qui nous considéraient comme des êtres inférieurs ».

Et de justifier par ce « mauvais souvenir » l’interdiction de Tintin au Congo. Mais si chaque individu ou communauté veut interdire une œuvre qu’il considère comme un mauvais souvenir, où va-t-on ? Faut-il raser ce qui reste d’Auschwitz ? Un évènement passé ne peut être effacé, il ne peut non plus être réduit à un simple mauvais exemple. Sa mémoire doit rester vivante pour nous aider à mieux le comprendre, et son souvenir, aussi douloureux puisse-t-il être, se doit d’être accepté par tous pour enfin regarder vers l’avenir.

Ce genre d’idée douteuse est malheureusement de plus en plus répandue depuis l’arrivée des lois anti-rascistes, leur raisonnement poussé jusque l’absurde  provoque malheureusement l’effet inverse qu’escompté en ravivant les tensions communautaires. Espérons que la tendance s’inverse un jour !

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